Musique : un niveau artistique inégalé en 2004
Jacques Doucelin Figaro Magazine
[31 décembre 2004]
Si certains spectacles musicaux «marchent» moins bien que d'autres, si telle institution traverse des difficultés, à Paris ou en région, l'arbre ne doit pas cacher la forêt : en France, la musique et l'opéra se portent bien. Qu'on ne s'y trompe pas : la crise du disque – qui ne touche d'ailleurs pas le seul secteur classique, bien au contraire – n'est nullement le reflet d'une crise de la musique vivante. C'est le résultat d'une politique commerciale hasardeuse et d'une politique artistique aux confins de la nullité depuis une bonne décennie.
Que disent tous les responsables d'orchestres régionaux que vous interrogez ? Qu'ils n'ont jamais eu tant d'abonnés à leurs séries de concerts. Et ce, de Lille à Bordeaux en passant par Toulouse, Strasbourg, Rennes ou Tours. Côté lyrique, si quelques maisons continuent à roupiller doucement, la plupart font preuve d'un dynamisme et d'une inventivité dans leurs programmations qui n'ont rien à envier à Paris.
A contrario, l'Orchestre de Paris connaît une sévère hémorragie d'abonnés. Et la crise de rejet que font les mélomanes des beaux quartiers à son actuel lieu de repli, le Théâtre Mogador, n'explique pas tout : elle n'a fait qu'accentuer un phénomène amor cé bien avant, alors qu'il se produisait encore salle Pleyel. Deux phénomènes se conjuguent ici qui sont comme l'oeuf et la poule : diminution des clients, d'une part, et prix pratiqués bien plus élevés que ceux de ses deux concurrents de Radio France, l'Orchestre national et le Philharmonique, d'autre part. Au point qu'on pourrait parler de concurrence «déloyale». Il revient aux tutelles – Etat et Ville – de veiller à ce que ces disparités cessent.
Quels remèdes ? A situation extrême, solution radicale. Et une fois de plus, la qualité artistique de la formation n'est heureusement pas en cause. Ce dont il s'agit c'est d'organiser sa rencontre avec de nouveaux publics. Qui sont-ils ? Où sont-ils ? Au pourtour de Paris où vit désormais la masse des Franciliens, le centre de Paris se désertifiant de plus en plus.
Il faut que les musiciens comprennent que ce n'est pas déroger, mais investir pour l'avenir, que de ne pas se contenter de pousser l'archet à Pleyel en allant, au moins une fois la semaine, à la rencontre de ce public potentiel dans l'une de ces salles – au demeurant excellentes – qui ont fleuri à la périphérie de la capitale. Ce n'est pas un hasard, si la plupart des orchestres et des théâtres lyriques de l'Hexagone ont créé en leur sein des services «jeune public» : il s'agit pour eux de préserver l'avenir et leur emploi.
Car, si jamais le niveau artistique de nos orchestres, celui de l'Opéra de Paris en tête, n'a été aussi élevé grâce à une politique de recrutement vétilleuse, mais surtout grâce au travail effectué dans nos deux conservatoires nationaux supérieurs de Paris et de Lyon, mais aussi dans les conservatoires régionaux, le recul que connaît actuellement notre pays a des conséquences sur les subventions dont chacun sait qu'elles n'augmenteront pas comme durant les «Trente Glorieuses». La décentralisation à marche forcée et le désengagement de l'Etat de la politique culturelle régionale ne laissent pas non plus d'inquiéter.
Aussi bien, 2004 a-t-il montré que ce début de XXIe siècle est un vrai paradoxe. Il est marqué par la récolte des fruits de la politique volontariste initiée par Marcel Landowski, poursuivie par Maurice Fleuret et par certains de leurs successeurs : excellence de nos jeunes instrumentistes et renouveau remarquable de notre école de chant. Mais cette partie de notre patrimoine, qui n'est pas plus élitiste que le château de Versailles ou le Musée du Louvre n'en déplaise à certains politiques de gauche comme de droite, devra être défendue par des femmes et des hom mes décidés et désintéressés s'il l'on veut le maintenir à son niveau actuel.