09 Février 2008 à 20H00
Concertos variés - Grande musique pour le plaisir III - A la carte
Salle Pleyel /Paris
Programme :
Richard Strauss :
- Concerto pour cor et orchestre n°2
- Don Juan
Cesar Franck : Psyché, poème symphonique (version intégrale)
Interprètes :
David Guerrier, cor
Mariane Pousseur, récitante
Choeur de Radio France
Orchestre National de France
Matthias Brauer, chef de choeur
Kurt Masur, direction
Informations :
Prix des places : 60 - 45 - 30 - 20 - 10€.
252, rue du Faubourg Saint Honoré
75008 Paris
ACCES :
* Bus : 31, 43
* Métro : Ternes
Tél : 33 (0)1.56.40.15.16
Franck : Psyché
Franck, séraphique mais païen. Et sensuel. Au point d'avoir heurté son disciple d'Indy. Telle est la leçon de Psyché, que le Choeur de Radio France et l'Orchestre National interprètent le 9 février à 20h, Salle Pleyel, sous la direction de Kurt Masur.
«La Psyché de Franck, je l’aimais tellement jadis que je m’en suis acheté un disque l’autre jour, pour l’entendre à nouveau, et je vois bien tout ce qui pouvait m’y plaire aux environs de la vingtième année. C’est la musique d’une âme qui émigre vers les pays où le soleil ne brille qu’à travers la pluie et la brume ; elle est heureuse, mais tristement, si l’on peut dire, et par le souvenir.»
Julien Green, Journal
L’amour se nourrit d’illusion et de mystère ; connaître le vrai visage de l’aimé[e] dissipe le bonheur : tel est la leçon du mythe de Psyché, tel que le rapporte Apulée dans ses Métamorphoses. La beauté au-delà de l’humain de Psyché effrayait son fiancé, et portait ombrage à Vénus. Un oracle prescrivit à son père de l’exposer en costume de mariée sur un rocher, où viendrait la chercher le «monstre» qu’elle aurait pour époux. Les zéphyrs l’emportèrent dans les jardins d’un palais enchanté, où venait la rejoindre, la nuit, un amant inconnu, car il lui avait interdit de chercher à le voir. Cet inconnu n’était autre qu’Éros, le fils de Vénus. Ayant enfreint l’interdit, Psyché découvrit l’identité de son soupirant. Abandonnée par ce dernier, elle fut soumise à de dures épreuves par Vénus, avant qu’Éros, qui n’était pas parvenu à l’oublier et lui avait pardonné, n’obtienne de Zeus la permission d’épouser la belle mortelle. De leur union naquit une fille, Volupté.
Psyché signifie «âme» en grec : la beauté de l’âme transcende la beauté physique, et la nature ambivalente d’Éros (annoncé comme un «monstre» par l’oracle) souligne les dangers encourus par l’âme susceptible d’être dévorée par la passion amoureuse dévastatrice…Les tribulations de Psyché et la mansuétude d’Éros (et la sagesse de Zeus) affirment les vertus de la rédemption et du pardon pour parvenir à un amour enfin pacifié.
Ce mythe païen n’est donc pas sans résonnance chrétienne. Cela peut expliquer la fascination qu’il exerça sur Franck. Le canevas qu’il adopta pour son vaste poème symphonique avec chœur condense l’action et accentue son caractère d’allégorie. Ce canevas attribué à Sicard (un prête-nom ) et à Fourcaud (un critique d’art dévoué à Franck) aurait été en réalité écrit par Georges Franck et versifié par un normalien, par ailleurs élève de Franck et dont on ignore l’identité. Cette origine est importante, compte tenu de la controverse immédiatement soulevée par l’œuvre.
Sensuel et païen
Le caractère sensuel et païen de la partition heurta les disciples du Maître, et au premier chef d’Indy, qui en était le dédicataire. Il contredisait l’image d’Épinal qu’ils s’efforçaient de broder pour la postérité : celle d’un saint, d’un mystique étranger aux contingences matérielles et notamment amoureuses de ce bas-monde (l’image célèbre du Pater seraphicus). À l’inverse, voltairien et agnostique, et de plus fort cultivé, Georges aurait voulu voir son père s’engager sur les voix profanes et lucratives de l’opéra (Massenet y régnait alors en maître), et l’avait encouragé à écrire Hulda (1884), un opéra qui n’est malheureusement pas entré au répertoire alors qu’il contient d’admirables pages.
Dans son livre sur Franck, d’Indy prétendit que Psyché représentait «la transposition christianisée des noces de l’Âme avec Dieu conduisant au bonheur éternel» (voir le livre remarquable de Joël-Marie Fauquet*). Une telle assertion ne tient pas devant le caractère délibérément hédoniste et sensuel d’une partition dans laquelle Franck donne libre cours à sa fantaisie poétique et lyrique. La richesse de l’harmonie, la subtilité de l’orchestration, la beauté des interventions du chœur préfigurant Debussy (la Damoiselle élue) : à la croisée du Parnasse et du symbolisme, Psyché est déjà une page impressionniste. C’est particulièrement vrai des «Jardins d’Éros», tableau d’une nature ensoleillée, avec son rapide ostinato des bois, dont le pentatonisme enveloppe les voluptueuses tenues d’accords de sixte ajoutée aux cuivres (un accord particulièrement affectionné par les Impressionnistes) : une texture prémonitoire des Pagodes debussystes.
La texture transparente et évocatrice de «Psyché enlevée par les zéphyrs» annonce quant à elle, par son orchestre aéré, la prédisposition de l’impressionnisme pour un matériau musical vaporisé en fines touches immatérielles. Les thèmes s’apparentent les uns aux autres et privilégient de longues courbes mélodiques dont l’entrelacs suggère à la fois l’étreinte des amants et les acrostiches décoratives de l’Art nouveau. Il en résulte l’impression d’une seule et immense «mélodie continue», qui rappelle le soin méticuleux avec lequel Franck venait d’étudier Parsifal. Sensuelle, ardente et passionnée, la partition de Psyché confirme que le Pater seraphicus, loin de se cantonner sur les hauteurs de la prière, avait l’expérience du désir et des passions. Cela nous vaut une partition unique, émouvante, peut-être le sommet absolu de son œuvre, et en tout cas l’un des sommets incontournables (et trop rarement visité) de notre patrimoine musical.
Michel Fleury
* Fayard.
Le concert du 9 février sera diffusé le 21 février à 20h sur France Musique.