Plus d'infos sur la musique estonienne
"Le nord est infini, comme l'Amérique, comme l'Asie, parce qu'objets de rêveries autant que de connaissance et d'absolue altérité, et que la musique ne se connait guère d'assignation nationale, ou que celle ci n'est acceptable que prise dans un processus d'universalisation.
Les continents ici évoqués sont des moments historiques de la musique bien plus que des catégories existentialistes; d'ailleurs, la plupart des noms convoqués disent une appartenance en même temps qi'ils la contestent ce qui fait que certains compositeurs réapparaissent ailleurs.
Les pays baltes, c'est à dire nulle part, aurait on pu dire pendant longtemps, parodiant la phrase d'Alfred Jarry sur la Pologne, si ces petits pays n'avaient eu leurs compositeurs, au premier plan desquels les Estoniens."
Richard Millet
Villarossa (musique de 20ème siècle pour choeur) Mikrokosmos
Tormis Litany to thunder
Baltic voices vol.1
Le chant choral estonien d'après un article de Jacques Tricot sur http://www.france-estonie.org
Ce qui caractérise le mieux la musique estonienne est sans conteste la place de premier plan donnée au chant choral et cela d'une manière spécifique que l'on ne trouve nulle part ailleurs.
Le chant choral, tel qu'il est pratiqué en Estonie, est avant tout une manifestation de l'identité nationale et de la défense de la langue estonienne devant les tentatives de russification. Les Estoniens chantent parce qu'ils sont estoniens et que c'est là le meilleur moyen pour eux de s'affirmer en tant que tels. L'éducation musicale est dispensée dès le plus jeune âge dans les écoles avec un souci de perfection unique en son genre. Une caractéristique des choeurs estoniens est une sonorité qui diffère sensiblement de ce que l'on peut entendre des choeurs venant d'autres pays. Ce son spécifique est dû au fait que la langue estonienne projette naturellement la voix en avant « dans le masque », donnant ainsi une couleur réverbérée que l'on ne trouve ailleurs qu'en Finlande, les langues estonienne et finnoise étant très proches dans leurs caractéristiques. Cette sonorité si particulière donne à la musique populaire estonienne une couleur sonore unique qui la distingue de toutes les autres. Cette musique, d'une extrême richesse, prend sa source dans les mythes ayant précédé la christianisation tardive du pays ; elle est liée à la nature primitive par ce qu'elle a de plus profond.
Le compositeur le plus talentueux qui se soit consacré à l'expression de tout ce que cette musique populaire ancestrale peut révéler de l'âme originelle d'un peuple est certainement Veljo Tormis, dont l'ensemble de l'oeuvre trouve sa source dans les chants ayant, au cours des siècles, ponctué la vie quotidienne de la paysannerie estonienne et des populations fenniques des régions voisines. Ces mélodies, simples en apparence, se révèlent propres à constituer un discours musical parfaitement cohérent et d'une force d'expression inégalée. Veljo Tormis a su utiliser ces chants pour créer un langage musical moderne s'accommodant parfaitement de la sonorité particulière des choeurs estoniens et y trouvant même en enrichissement complémentaire. Ce son spécifique donne toute son intensité à la musique qu'il transmet, qui acquiert un relief et une vie sans pareils. Veljo Tormis, n'ayant jamais quitté l'Estonie, dont il est certainement l'un des symboles les plus représentatifs, n'avait pu, jusqu'au rétablissement de l'indépendance, obtenir le renom qu'il méritait, particulièrement en France, bien qu'il ait bénéficié d'une certaine notoriété dans les pays anglo-saxons.
Le premier enregistrement d'oeuvres chorales de Veljo Tormis qui se trouva être disponible en France était la suite des six recueils publiés sous la dénomination de Peuples oubliés, qui se fondaient, non pas sur des chants originaires d'Estonie, mais sur ceux de populations voisines apparentées : Ingriens, Caréliens, Vepses, Lives et autres, dont les langues et les cultures propres sont plus ou moins en voie d'extinction et que Veljo Tormis estime avec raison nécessaire de sauver d'un oubli définitif. Il y a des cultures gravement menacées et il en est conscient.
Ces oeuvres bénéficient d'une interprétation quasi parfaite par le Choeur de chambre de la Philharmonie estonienne dirigé par Tõnu Kaljuste qui, non seulement est l'un des meilleurs chefs de choeur de l'heure présente, mais également l'un des plus ardents défenseurs de la musique de son pays, dont il connaît mieux que quiconque la richesse sans égale de la culture populaire. Sous le titre global Casting a Spell, un enregistrement d'oeuvres de Veljo Tormis, chantées par ce même choeur de chambre, a été publié récemment. Il regroupe pour l'essentiel d'anciennes chansons du calendrier estonien qui montrent à quel point les événements essentiels de l'année marquent la culture populaire estonienne : Saint-Martin et Sainte-Catherine pour l'approche de l'hiver, Saint-Jean pour le solstice d'été. Depuis toujours, dans les pays nordiques, la Saint-Jean se trouve être le point culminant de l'année et l'Estonie ne fait pas exception à la règle.
Le saint Jean des pays nordiques dont il est question dans ces chants n'a apparemment que peu de rapports avec la religion venue des pays méditerra-néens : il semble bien s'agir plutôt d'une divinité païenne, protectrice des récoltes dont dépend la survie des populations. Le chamanisme ancestral est toujours présent dans les pays nordiques, particulièrement en Finlande et en Estonie où le culte de la nature-mère reste vivace et fait partie de traditions qui remontent bien avant la christianisation. La puissance expressive des chants de la Saint-Jean en fait une véritable représentation de la « nuit blanche », la plus courte de l'année, avec sa communion dans la nature, son exaltation, sa joie de vivre.
Récemment ont été publiées des interprétations d'oeuvres estoniennes par un choeur britannique, ce qui rend particulièrement intéressante l'approche de ces oeuvres, plutôt inhabituelles pour des interprètes occidentaux. Il s'agit d'oeuvres vocales d'Arvo Pärt : les Sept antiennes du Magnificat, le Magnificat et Summa, à quoi s'ajoutent la Malédiction du fer et Destinée carélienne de Veljo Tormis.
Voir également Cyrillus KREEK